January

2021

CARTES CONTRE CARTES.

 
Construire de nouveaux imaginaires cartographiques, un enjeu majeur dans la transformation des perceptions. Une chronique d’Elena Scappaticci, inspirée par la lecture de Finis Terrae, Imaginaires et Imaginations cartographiques (Bayard), du philosophe et spécialiste de l’esthétique Gilles A.Tiberghien.
 
Que nous l’ayons conscientisé ou non, notre imaginaire est saturé de cartographie. Dès le plus jeune âge, l’enseignement de la géographie, considérée comme une discipline scientifique à part entière, nous a fait croire que nous disposions d’une connaissance totale et définitive du monde qui nous entourait, un monde dont nos professeurs nous ont appris à tracer, dupliquer et mémoriser les contours, sans jamais questionner les limites des représentations que notre subjectivité incorporait en même temps qu’elle absorbait ces données. Philosophe, spécialiste de l’esthétique et compagnon passionné des cartes sous toutes leurs formes depuis des décennies, Gilles A.Tiberghien, dans son dernier essai, Finis Terrae, nous invite à retrouver cet état de sidération originaire de l’enfant découvrant pour la première fois les contours du monde dans lequel il devra grandir. 
 
Retrouver une forme d’innocence perdue face aux cartes, c’est pouvoir questionner la manière dont celles-ci entretiennent avec le réel des rapports de convention qui n’ont pas grand chose à voir avec la “vérité”. Remontant jusqu’aux origines de la cartographie, Gilles  A.Tiberghien invite son lecteur à s’interroger sur la façon dont l’imagination travaille jusque dans les sciences jugées les plus “positives”, déconstruisant ainsi cette “raison cartographique” qui, à l’heure du GPS, nous laisserait penser que la puissance de révélation et de transformation des cartes serait désormais éteinte. “L’imagination est au centre du dispositif cartographique car toute carte est, pour une part, une projection de nous-même et de notre savoir”, rappelle-t-il. 
En tant que telle, chaque carte est également révélatrice de luttes de pouvoirs, de schémas de domination sociaux, politiques, économiques et culturels. Citant le grand historien de la géographie Brian Harley, il montre comment, à travers chaque carte, “c’est au moins l’ordre social qui est représenté que le monde physique décrit et mesuré par les géographes”. 
D’où la nécessité de continuer, inlassablement, d’opposer à la cartographie du monde connu d’autres représentations susceptibles de renverser nos schémas de perception, de  “réintroduire des taches blanches dans un contexte général de coloriage”, pour reprendre la belle formule de l’écrivain Emmanuel Hocquard. Une mission à laquelle s’attèlent de nombreux artistes cités par le philosophe, à l’instar des membres du groupe Stalker, qui s’attachent à faire apparaître “d’autres villes sous les villes”, “pour se perdre ou perdre nos rapports habituels avec le monde”. 

A l’échelon mondial, c’est une vision largement occidentalo-centrée qu’il faut désormais parvenir à déconstruire – ce “ syndrome d’Omphalos” identifié par Brian Harley qui veut “qu’un peuple se croit désigné par Dieu comme étant le centre de l’univers” – dont les cartes européennes sur l’Europe constituent l’une des déclinaisons les plus manifestes. Démasquer les affects à l’œuvre dans la construction de chaque carte, leur “’impensé cartographique” – nationalisme exacerbé, légitimation d’une conquête, appât du gain – c’est s’ouvrir à la possibilité du combat et de la transformation des dynamiques mondiales. 
Longtemps soumis au “syndrome d’Omphalos”, le continent africain, notamment, se libère peu à peu des perceptions imposées de l’extérieur par l’Occident. La cartographie constitue, à cet égard, un puissant moteur de changement des perceptions. Plusieurs travaux ou œuvres récentes témoignent de cette volonté de sortir d’une représentation géographique du continent largement imprégnée par l’héritage colonial pour lui opposer une autre cartographie de l’Afrique, détentrice de ses propres imaginaires et plus fidèle aux dynamiques qui traversent actuellement le continent. 
Signalons notamment :
  • L’Atlas des Afriques, hors-série de « La Vie » et du « Monde Afrique », 12 euros, en kiosques ou sur la boutique.lemonde.fr 
"Globe terrestre scindé en deux hémisphères. Parallèles et méridiens. Division en pays, fleuves, villes. Partie nord-ouest de l'Amérique du Nord inconnue. Cartouches." Robert de Vaugondy fils. 1752.
L'Afrique dans la salle de la Mappemonde, Palais Farnese, Caprarola, Italie
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