November

2020

ALEXA BRUNET, PHOTOGRAPHE : “JE SCRUTE LES TERRITOIRES DONT ON NE PARLE PAS”

On lui doit la très belle couverture du Prix Goncourt 2018, Leurs enfants après eux, de Nicolas Matthieu. Depuis plusieurs années, la photographe et documentariste Alexa Brunet parcourt les territoires invisibilisés de l’Hexagone pour rendre compte des dynamiques économiques et sociales qui les parcourent. Elle commente pour nous ce cliché emblématique, selon elle, de la crise que traverse l’agriculture française depuis plusieurs décennies.

Comment expliquer la mélancolie qui s’empare de nous lors de la contemplation de ce cliché pris par la photographe Alexa Brunet ? Vu de dos, comme prisonnier des quelques mètres carré du champ qu’il exploite, un agriculteur contemple ce qui nous apparaît comme les symboles d’un désenchantement pavillonnaire : une petite maison bourgeoise semble comme dévorée par un hypermarché qui domine de sa présence massive et presque hostile l’arrière-plan de la photographie. Et le spectateur de s’interroger : jusqu’à quand ce petit pavillon, et la maigre parcelle de terre du cultivateur, résisteront-ils à la voracité territoriale des zones commerciales ? 

A la croisée du journalisme, de la sociologie et de l’art, les œuvres d’Alexa Brunet nous permettent, selon ses mots, de redonner leurs lettres de noblesse aux “ territoires dont on ne parle pas, les départements sinistrés, les campagnes isolées”. Ces “chemins noirs” de l’Hexagone, pour reprendre la belle expression de l’écrivain Sylvain Tesson. 

Ce cliché est d’abord emblématique du phénomène de déprise agricole qui touche le territoire français depuis maintenant plusieurs décennies. 

Comme le rappelle Alexa Brunet, aujourd’hui, en France, l’équivalent de la surface d’un département de terre cultivée disparaît tous les sept ans.

“C’est ce que j’ai voulu montrer en enfermant ce paysan dans un mètre carré de champs, encerclé par une zone commerciale et pavillonnaire. J’aime aussi le clin d’œil à la grande distribution qui se targue de rémunérer au plus juste les éleveurs. Cette image a été faite en Bretagne, précise-t-elle, l’un des bastions de l’agroalimentaire français, une région qui a été désignée comme le fer de lance de la production industrielle de porc et de lait, mais où malheureusement les agriculteurs sont parmi les plus endettés de France.” 

Certains chiffres viennent à confirmer ses dires : d’après certaines projections, “en Bretagne, c’est une ferme sur cinq qui aura disparu d’ici 2025“, essentiellement des exploitations individuelles au profit de regroupements spécialisés, dans le porc notamment. C’est aussi en Bretagne qu’on constate l’un des taux de suicide les plus élevés de la profession.

A la recherche de mutations porteuses d’espoir

Si, depuis plusieurs années déjà, nombre d’associations dénoncent la course en avant de l’agriculture française vers l’élevage intensif, il est compliqué pour la volonté politique de faire évoluer les choses. Il en va de même pour les zones commerciales, dont la dynamique d’expansion semblait irrésistible, jusqu’à ce que le Président de la République évoque récemment la possibilité d’un moratoire sur les implantations en périphérie, dans la lignée des préconisations faites par la Convention citoyenne pour le climat.

Refusant de céder au pessimisme, Alexa Brunet constate d’ores et déjà des mutations porteuses d’espoir. “Elle relève notamment un véritable changement à l’œuvre dans la perception qu’ont les citadins de ces territoires” qui faisaient jusqu’alors figures de repoussoir : “on se rend compte désormais qu’il peut y faire bon vivre, loin des villes.”  L’épidémie de Covid-19 entraînera-t-elle une accélération de cette mutation ? L’exode urbain sera-t-il suffisamment significatif pour redynamiser les villes moyennes et stopper l’étalement périphérique ?

Alexa Brunet
Née en 1977, Alexa Brunet a étudié à l’Art College de Belfast puis à l’ENSP d’Arles. La perspective documentaire est intrinsèque à sa démarche. Elle s’inspire de la littérature, de la peinture et du cinéma pour réaliser des photographies mises en scène. Son rapport à la fiction lui permet d’explorer de nouvelles formes artistiques et exprimer un point de vue décalé sur des questions d’actualité telles que le gaz de schiste, l’habitat ou l’agriculture industrielle.
Son travail a reçu de nombreux prix et fait l’objet de plusieurs ouvrages. Elle est régulièrement invitée à exposer et à participer à des résidences de photographes. Elle fait partie du collectif Transit et ses images sont diffusées par Picturetank, source photographique d’auteurs indépendants. 
alexabrunet.fr

 

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